#14 Syndrome de l’imposteur : le biais qui te freine
Mon invitée du jour a passé vingt-trois ans en entreprise, dans de grandes entreprises françaises, à manager des équipes majoritairement masculines, avant de décider de mettre des mots sur ces mécanismes invisibles qui freinent tant de femmes et de managers : l’autocensure, le syndrome de l’imposteur, le mansplaining. Sophie Morth a créé le blog et le podcast Les Biais dans le plat au printemps 2024, après avoir quitté son dernier CDI à 45 ans, pour comprendre pourquoi son cerveau — et celui de tant d’autres — la poussait à minimiser ses réussites plutôt qu’à les célébrer. Dans cet épisode, elle t’explique ce qu’est vraiment un biais cognitif, pourquoi le syndrome de l’imposteur n’a rien d’un problème réservé aux femmes, et comment elle a transformé une reconversion professionnelle après 45 ans en projet choisi plutôt que subi.
Si tu te reconnais dans cette petite voix qui te pousse à te justifier, à en faire toujours plus, à douter de ta légitimité alors même que tu as déjà fait tes preuves, cet épisode est fait pour toi. Sophie démonte, avec des exemples très concrets tirés de sa propre carrière, les biais qui conditionnent nos décisions, notre rapport au travail et à la réussite — et donne des pistes très simples pour apprendre à les repérer sans se juger.
Dans cet épisode, tu vas apprendre :
- Ce qu’est vraiment un biais cognitif et pourquoi ton cerveau les fabrique en permanence
- Pourquoi le syndrome de l’imposteur touche 70 % des personnes, pas seulement les femmes
- Comment reconnaître l’effet acteur-observateur qui te pousse à minimiser tes propres réussites
- Ce qu’est le mansplaining, d’où il vient, et comment y réagir sans s’épuiser
- Comment Sophie s’est reconvertie après 45 ans sans tout quitter d’un coup
- Pourquoi 80 % de nos décisions restent automatiques — et comment déjouer les autres
- Comment sortir ses biais de l’ombre pour améliorer ses relations professionnelles et personnelles
3 citations fortes de Sophie Morth
« Le syndrome de l’imposteur, ce n’est pas un biais féminin contrairement à ce qu’on peut lire : c’est un biais humain qui touche 70 % des personnes à un moment ou à un autre. »
« On a tendance à minimiser ses propres succès et à regarder les succès des autres comme quelque chose d’hyper marquant. »
« Rien ne se fait du jour au lendemain et il n’y a pas besoin de prendre des risques inconsidérés. »
Points clés à retenir
- Le syndrome de l’imposteur n’est pas un problème individuel ou féminin : il touche 70 % des personnes, hommes et femmes confondus.
- L’effet acteur-observateur nous pousse à minimiser nos propres réussites tout en survalorisant celles des autres — en avoir conscience permet de le neutraliser.
- On ne peut pas éliminer ses biais, mais on peut apprendre à les déjouer en restant attentif à ses décisions, notamment les plus importantes.
- Se reconvertir ne nécessite pas de tout quitter d’un coup : les transitions progressives, et même certaines contraintes financières, peuvent devenir des leviers plutôt que des freins.
- Nommer un biais — comme le mansplaining — permet de mieux réagir sans forcément accuser, en posant des limites claires.
Bio de Sophie Morth
Après des études en communication, Sophie Morth a passé vingt-trois ans en entreprise : intérimaire chez France Télécom, consultante dans de petites structures, puis directrice informatique d’une usine Renault, en manageant des équipes majoritairement masculines. En 2023, elle quitte son dernier CDI et devient consultante indépendante en performance d’équipe et intelligence collective. Au printemps 2024, elle crée le blog et podcast Les Biais dans le plat pour décrypter les biais cognitifs qui freinent les femmes et les managers au travail. Elle s’adresse aux femmes en reconversion à partir de la quarantaine ainsi qu’aux managers souhaitant transformer leurs pratiques.
Pour retrouver Sophie
- Le blog Les Biais dans le plat : https://les-biais-dans-le-plat.com📍
- Le Podcast et la chaine Youtube de Sophie Morth : @LesBiaisDansLePlat
TRANSCRIPTION VERBATIM
Qui est Sophie Morth, fondatrice du blog Les Biais dans le plat ?
Florence Alfano : Je me mets en état de joie ! Bonjour ! Cette petite voix qui nous pousse à nous justifier, à en faire toujours plus, à douter de notre légitimité alors même qu’on a déjà fait nos preuves. Et si ce n’était pas un manque de confiance en nous mais un biais cognitif ? Mon invitée du jour a passé 23 ans en entreprise, dans de grandes entreprises françaises, à manager des équipes majoritairement masculines, avant de décider de mettre des mots sur ces mécanismes invisibles qui freinent tant de femmes et de managers. L’autocensure, le syndrome de l’imposteur, le mansplaining — mansplaining, tu nous expliqueras ! J’ai le plaisir d’accueillir Sophie Morth du blog Les Biais dans le plat. Bonjour Sophie !
Sophie Morth : Bonjour Florence, merci de m’avoir invitée.
Sophie Morth en quelques mots : une reconversion après 45 ans
Florence Alfano : Merci à toi ! Avant de commencer, si tu te demandes comme beaucoup, à partir de la quarantaine, où en suis-je vraiment ? Qui je n’ai pas encore osé être ? J’ai créé un questionnaire gratuit pour y répondre en accès immédiat sur florencealfano.com/roue. Sophie, en quelques mots, qui es-tu ?
Sophie Morth : Écoute Florence, je pense que je fais partie de ta cible d’une certaine façon. À 40… non, on compte pas… oui, mais vers 45 ans, j’ai quitté la dernière grosse organisation dans laquelle j’étais en CDI, dans des conditions pas obligatoirement sympathiques, et j’avais décidé de ne plus chercher de CDI. Pour plein de raisons, je suis retournée bosser parce que je suis maman solo avec deux fils et qu’il faut qu’ils fassent leurs études supérieures. Donc je suis retournée bosser.
Mais j’avais une petite voix qui me disait que je voulais trouver autre chose. Et j’ai créé Les Biais dans le plat en 2024, printemps 2024, pour pouvoir travailler, réfléchir et écrire autour des biais cognitifs, pour comprendre pourquoi et comment ces biais cognitifs pouvaient avoir un impact sur ma vie, et pourquoi pas sur la vie d’autres personnes, d’autres femmes qui pouvaient croiser mes articles ou mon podcast. Donc voilà qui je suis aujourd’hui, en tout cas.
Florence Alfano : Super, merci. Et alors pour moi, j’aimerais commencer par le tout début, connaître les origines de la personne. Quel type d’enfant étais-tu, si tu pouvais te décrire ?
Enfance et adolescence : aux origines des croyances limitantes des femmes
Sophie Morth : Écoute, j’ai eu la chance de vivre une enfance heureuse, la classe moyenne aisée je vais te dire. Et je pense que j’avais tout de la gentille petite fille. Après j’avais un caractère assez trempé, mais j’étais quand même très très soumise à mon contexte et très très dans la recherche de la bonne note. Je pense que j’étais un peu tiraillée et c’est peut-être ce qui fait de moi ce que je suis aujourd’hui, entre justement la gentille petite fille qui doit obéir et la fille qui ressent qu’elle a vraiment besoin de plus de liberté, mais qui ne sait pas comment y arriver.
Florence Alfano : Et quels étaient un peu les modèles de femmes que tu avais autour de toi ?
Sophie Morth : Essentiellement des mères dédiées à leurs enfants. Grand-mère, mère, tante d’ailleurs, quand j’y pense. J’étais essentiellement dans un milieu de femmes mères, qui étaient totalement dédiées à ça. Et puis, de l’autre côté, des hommes qui avaient des grosses carrières et des réussites évidentes. Quelque chose de très, très rodé : les femmes à la maison et les hommes au travail.
Florence Alfano : Du coup, l’adolescence, comment tu as évolué à l’adolescence ? Quels étaient tes perspectives, tes envies de te réaliser ?
Adolescence et injonction aux études : le poids du milieu familial
Sophie Morth : J’ai suivi un peu la voie qui m’était tracée, c’est-à-dire que j’étais dans un milieu où il fallait faire des études, et donc j’ai fait des études. J’ai fait des études en deux temps, parce que je me suis trompée dans une première voie, mais ça m’a pris quatre ans de m’en sortir — trompée pas complètement, parce que j’ai quand même grandi et mûri dans cette voie-là. Mais clairement, oui, j’étais dans un processus où il fallait faire des études. Et pour autant, dans un milieu où on ne favorisait pas la carrière des femmes, à tel point que je me suis retrouvée dans une conversation de famille, un week-end, où je me suis vu expliquer que s’il y avait du chômage en France, c’était parce que les femmes travaillaient.
Pour te dire à quel point c’était… voilà, on était dans quelque chose de très structuré. Là où j’ai répondu à mon père pourquoi je fais des études, en fait il y avait quelque chose de très antagoniste là-dedans.
Sophie Morth : À ce moment-là, je n’étais pas dans un modèle de rébellion, j’étais un peu sur les rails qu’on m’avait fabriqués ou préfabriqués, mais pour autant, avec toujours un esprit de me dire qu’est-ce que je vais faire. Et mes premières expériences professionnelles de stage m’ont révélé que j’étais très bonne et très indépendante dans le travail, et très efficace. Et ça m’a fait un bien fou, en fait, d’arriver à prendre conscience de ça.
Premier stage : la révélation d’être payée à la valeur de son travail
Florence Alfano : Oui, tu en as pris conscience assez tôt et assez vite en fait, ça c’est plutôt positif.
Sophie Morth : Dans mon premier stage — un premier stage qui s’est révélé d’une difficulté incroyable à trouver — mais en revanche, quand je suis allée au bout, mon chef était tellement content qu’il est allé voir les RH, et j’ai reçu un très gros chèque parce que j’avais fait un boulot professionnel. Donc en six semaines, j’ai vraiment pris un mois de salaire. J’ai été rémunérée à la valeur de mon travail, et pas comme un stagiaire.
Florence Alfano : D’accord, pas comme un stage sous-rémunéré, comme on a l’habitude de voir. Donc tes études, tout ça, ça t’a engagé dans une carrière en fait, dans le salariat, dans des grandes entreprises, c’est ça ?
Un parcours atypique : de la communication à directrice informatique chez Renault
Sophie Morth : Exactement, alors pas dans des grandes entreprises pour des grandes entreprises, parce que moi je rentre en 2001 sur le marché du travail — problématique de crise, on est en crise depuis bien plus longtemps que ça et on y restera malheureusement. Mais donc je rentre dans des parcours un peu parallèles, puisque je suis intérimaire chez France Télécom, dans une entreprise dans laquelle j’ai fait mon stage de fin d’études. Je suis intérimaire pendant une grosse année, ensuite consultante dans des toutes petites structures, mais je reste dans cet écosystème. Et puis je pars de la communication pour arriver à des fonctions plus proches de l’informatique, pour arriver à être directrice informatique d’une usine Renault il y a cinq ans. Vraiment un grand écart total, mais un parcours.
Je ne veux pas dire classique, parce que j’ai énormément changé d’activité et énormément changé d’entreprise, ce qui n’est pas classique pour ma génération. J’ai démissionné 12 fois.
De la communication à l’informatique : un virage guidé par l’humain
Florence Alfano : Pas mal le tableau. Et donc, parce que tu as fait des études en communication, c’est ça ?
Sophie Morth : C’est ça, j’ai fait des études en communication et au bout de la mi-parcours de ma carrière, de mes vingt premières années de carrière, j’ai basculé vraiment sur les sujets informatiques, parce que je me suis retrouvée dans des sujets de maîtrise d’ouvrage informatique qui étaient nouvelles, enfin c’était des fonctions nouvelles. En fait, j’ai toujours été dans des nouvelles fonctions sur ces métiers-là. C’est pour ça que je suis allée dans des métiers de plus en plus dits techniques, mais toujours avec mon approche qui était plutôt une approche humaine, processus métier et compréhension de l’amélioration des équipes finalement.
Florence Alfano : Oui, en fait tu as toujours fait ça finalement, essayer de comprendre l’humain, le mécanisme, et comment on fait une équipe qui est performante et qui fonctionne.
Le management bienveillant avant l’heure : donner du sens à l’équipe
Sophie Morth : C’est ça, exactement. Je n’avais pas mis le doigt dessus, mais c’était quelque chose qui était très important pour moi dès que j’ai eu des fonctions managériales : mon objectif, c’était que mon équipe arrive le matin contente de venir travailler. Ça a toujours été ça mon objectif, malgré un environnement qui, moi, ne me permettait pas obligatoirement d’arriver content au travail. Vraiment, j’avais l’envie de créer un sous-espace dans lequel mon équipe se sentait à l’aise, heureuse et comprise, et je lui donnais — enfin je pensais lui donner en tout cas — ce que moi j’attendais : plus de vision, plus de compréhension, plus de feedback, des choses que moi j’ai rarement obtenues de ma ligne hiérarchique.
Florence Alfano : Et du coup, tu as pris conscience que c’était ça finalement le cœur de ta réalisation de vie ? Comment ça a basculé ?
Le déclic de la formation Women Leadership : comprendre les biais cognitifs
Sophie Morth : En 2019, je suis convoquée à une formation qui s’appelait Women Leadership. Cette formation, j’y vais… alors déjà, quand je reçois la convocation, je suis entre deux missions chez Renault, je suis très énervée en fait quand je reçois cette convocation, parce que je ne comprends pas qu’on me ramène à mon statut de femme dans cette organisation alors que je fais beaucoup, beaucoup plus, me semble-t-il. Et j’y vais vraiment avec les pieds de plomb. Et à la fin de la première journée, j’ai un déclic incroyable, au même moment que je pense la plupart des femmes qui étaient dans la salle avec moi — on n’était que des femmes, grosse hérésie aussi de ces formations, nous n’y reviendrons pas.
Vers 18 heures, tout en même temps, on explose, parce que les formatrices nous parlaient depuis le matin des règles du jeu, des règles du jeu, des règles du jeu, et au bout d’un moment, je leur dis : attendez, arrêtez de nous parler des règles du jeu, ce n’est pas un jeu, c’est notre vie professionnelle, donc stop. Et en fait, c’était vraiment un déclic, c’est-à-dire que la formatrice se redresse, sourit et dit : bah si, en fait, c’est un jeu, mais on ne vous a pas expliqué que c’est un jeu, et on ne vous a pas donné les règles, donc c’est pour ça que vous le vivez mal.
La prise de conscience après la formation : devenir actrice du changement
Sophie Morth : Et ça a été pour moi vraiment un déclic, à tel point que je n’en ai pas dormi de la nuit, en me disant : mais je viens de gâcher une journée de cette formation à râler, alors que je dois en profiter un maximum, je dois participer un maximum, je dois contribuer un maximum. Et je suis retournée le lendemain, et j’ai vraiment profité des deux jours suivants à fond, pour comprendre que j’étais, moi, dans la façon justement dont je fais mon éducation, dans mon approche professionnelle, mon approche de bonne élève et de fille modèle, j’étais une contributrice active à un sujet plus large d’inégalité homme-femme, mais qui était hyper puissant.
Le biais de la chance : pourquoi les femmes minimisent leurs réussites
Sophie Morth : La première étape, c’est de dire que j’ai toujours eu de la chance. Je me suis toujours présentée comme ayant eu de la chance jusque-là, je me suis toujours présentée comme étant hyper fière d’avoir toujours occupé un poste avant d’être nommée. Alors qu’après, quand on y réfléchit, les hommes postulent alors que les femmes ne postulent pas, parce que les hommes postulent à 60 % de compétences, les femmes attendent d’avoir 100 %, et qu’il n’y avait rien de chance dans mon parcours. J’ai provoqué la chance systématiquement. Et en fait, j’ai essayé de comprendre ensuite pourquoi et comment je pensais comme ça. Et c’est là qu’à force de recherche, je suis tombée sur la dimension des biais cognitifs. Et ça a été une telle révélation pour moi que c’est quelque chose que j’ai envie de transmettre aujourd’hui.
Florence Alfano : Donc tu t’es rendu compte du mécanisme dans lequel tu jouais toi-même un rôle, en entretenant ces biais cognitifs sur les femmes notamment.
Sophie Morth : Exactement. Alors après, c’est loin d’être que sur les femmes, mais en tout cas, là, dans ce cas précis, ça a été pour moi un électrochoc. Et plus je lisais sur les biais, et mieux je dormais la nuit, et plus j’arrivais à mettre vraiment de la distance avec le questionnement que notre cerveau nous entraîne en permanence à avoir sur tout.
Qu’est-ce qu’un biais cognitif ? Définition et fonctionnement du cerveau
Florence Alfano : Est-ce que tu peux juste définir très brièvement ce qu’est un biais pour ceux qui ne savent pas forcément ?
Sophie Morth : Bien sûr. Un biais cognitif, en fait, c’est un raccourci mental qui permet d’arriver à une décision. Aujourd’hui, on est soumis à plusieurs millions d’informations à la seconde. Quand on va parler d’informations, on va parler température, on va parler… là je suis dans une pièce, tu vois, c’est une décoration un peu old school, maison de famille. Donc c’est de la couleur, c’est la température. Et en fait, toutes ces informations, le cerveau les traite, ou en tout cas est sujet à les traiter. Or il ne peut pas, parce que le cerveau, c’est un outil qui consomme énormément d’énergie. Donc pour se prémunir, pour répondre à sa mission qui est la survie, notre survie, et ne pas justement épuiser le corps, le cerveau a mis en place un processus d’automatisation, un maximum d’automatisation des décisions qu’on doit prendre.
Pourquoi le cerveau automatise nos décisions : la loi des 200 biais cognitifs
Sophie Morth : En fait, il ne va pas réfléchir en fait, j’ai un peu froid, ce n’est pas une décision consciente, et c’est ça les biais cognitifs. C’est toutes ces décisions inconscientes qu’on va prendre. Mais le problème, c’est que ces décisions, elles vont aussi beaucoup plus loin. Elles vont choisir d’aimer ou de ne pas aimer quelqu’un. Elles vont aussi nous conditionner à ne pas prendre de risques, parce que prendre des risques, c’est potentiellement quelque chose qui peut nous stresser, et ce stress peut avoir un impact sur notre survie, ou sur la mission de survie.
Donc c’est ça, un biais cognitif, il y en a énormément, presque 200. Et les grandes missions, c’est vraiment créer du sens, c’est choisir ce qu’on va faire, c’est choisir ce qu’on va mémoriser, et encore une fois, c’est faire la première action de la liste de priorités.
Florence Alfano : Et alors, du coup, quels sont les premiers biais dont tu as pris conscience justement lors de cette formation, ou au fil de tes lectures ?
Syndrome de l’imposteur, effet acteur-observateur, illusion de transparence : les biais qui nous freinent
Sophie Morth : Typiquement, le syndrome de l’imposteur, c’est celui qui est le plus présent, et ce n’est pas un biais féminin, contrairement à ce qu’on peut lire. Le syndrome de l’imposteur, c’est un biais humain qui touche 70 % des personnes à un moment ou à un autre. En plus, c’est un biais qui a quelque chose d’assez pernicieux, parce qu’il revient, et il revient par petites touches. C’est vraiment ça, en fait c’est la façon dont on se regarde et dont on se juge. Et encore une fois, quand on cherche au fond, la mission, c’est la tranquillité d’esprit de notre cerveau, et le fait qu’il ne veut pas consommer d’énergie et qu’il va pouvoir se concentrer sur le reste.
L’effet acteur-observateur : pourquoi on minimise ses propres succès
Sophie Morth : Après, les autres biais qui m’ont marquée, c’est ce qu’on appelle l’effet acteur-observateur, à savoir qu’on a tendance à être beaucoup plus — la plupart du temps — beaucoup plus conciliant avec soi qu’avec l’autre. Je vais te donner un exemple qui est idiot : tu trébuches dans la rue, tu te dis que t’as pas de chance parce que t’as pas vu… quelqu’un devant toi trébuche dans la rue, tu te dis, il est maladroit. C’est ce que ton cerveau pense en premier. Encore une fois, il n’y a pas de jugement derrière ça, c’est vraiment ça.
Et en revanche, on peut avoir un effet inverse, cet effet acteur-observateur. C’est-à-dire que dans un certain nombre de cas, et justement liés au syndrome de l’imposteur, c’est que tu vas te dire que quand, toi, il t’arrive des choses positives, c’est que les astres étaient alignés, alors que les autres sont des travailleurs. Donc en fait, on a tendance à minimiser ses propres succès, et regarder les succès des autres comme quelque chose d’hyper marquant.
L’illusion de transparence : ce sentiment que tout le monde nous regarde
Sophie Morth : Et un dernier qui m’a vraiment arrêtée dans ma lecture, vraiment j’ai revécu des scènes, c’est ce qu’on appelle l’illusion de transparence. L’illusion de transparence, c’est le sentiment qu’on a que les gens peuvent lire en nous. En fait, on est tellement égocentrés, et tout le monde est tellement égocentré, qu’on a l’impression que tout tourne autour de soi. Moi j’ai souvenir, étant adolescente, d’avoir une phobie absolue de traverser le hall du lycée, parce que j’étais persuadée que tout le monde me regardait. Et là, en fait, cette illusion, quand j’ai lu ces éléments sur l’illusion de transparence, quand j’ai lu la partie qui a été étudiée par Daniel Kahneman, qui a été soumise à test, ça a été une révélation pour moi, un soulagement absolu.
Illusion de transparence et effet acteur-observateur : pourquoi ce décalage ?
Florence Alfano : Oui, tout à fait. J’avais appris ça, j’ai fait une longue thérapie de groupe et le thérapeute disait : demandez des clarifications tout le temps. La personne ne sait pas forcément ce que vous pensez, quels sont vos besoins, et vous ne savez pas forcément quels sont les besoins des autres. Donc il faut toujours clarifier, expliquer soi et demander à l’autre de vérifier qu’on s’est compris. Et alors je reviens sur le deuxième biais que tu as expliqué : mais pourquoi il y a ce décalage, en fait, entre ce qu’on perçoit de l’autre et ce qu’on perçoit de nos propres réussites ?
Sophie Morth : Encore une fois, une simplification. Et puis, c’est aussi en fait un biais qui ne vit pas seul : un biais vit dans un écosystème de biais. Et pourquoi tu vas finalement te minimiser par rapport à l’autre ? C’est parce que si tu commences à donner de la valeur à tout ce que tu fais, tu vas potentiellement être obligé de prendre une décision qui va te mettre en danger.
Florence Alfano : De toute manière, c’est toujours une question d’économie et de survie, les biais cognitifs.
Déjouer ses biais : pourquoi 80 % de nos décisions restent automatiques
Sophie Morth : Exactement, exactement. Et encore une fois, c’est ça qui est très difficile : tu ne peux pas lutter contre tes biais, tu peux — je préfère dire qu’on peut déjouer ses biais, et encore une fois, on peut déjouer ses biais dans certaines conditions, à certains moments, parce que 90 % de nos décisions sont prises en automatique. Quand on commence à travailler à être un peu plus attentif, on peut redescendre à 80 %, mais en dessous de 80 %, aucun cerveau ne sait faire, puisque, encore une fois, sinon notre cerveau crame l’énergie de tout notre corps.
Tu peux descendre à 80 % de tes décisions en mode automatique, mais pas en dessous, encore une fois, sinon il n’y aurait plus de survie de l’espèce. Le cerveau, c’est un outil qui est incroyablement puissant, mais en revanche, c’est un outil qui a mis tout le développement de l’humanité à se mettre en place, ce qui fait qu’il y a des choses qui sont encore très récentes dans le cerveau. L’adaptation, encore une fois le sens critique, c’est quelque chose qui s’est développé en dernier — donc je ne vais pas dire très récemment, mais ça a 2000 ans versus le reste — donc c’est quelque chose qui est très fragile.
Florence Alfano : D’accord. Donc ensuite, si on revient à ta chronologie, une fois que tu as eu cette révélation lors de ce séminaire, de cette formation, qu’est-ce que tu as fait ensuite ? Comment toi tu t’es remise en question ?
2023 : quitter son CDI pour une reconversion choisie, pas subie
Sophie Morth : Il m’a fallu encore du temps, parce qu’on est pris dans la vie quotidienne, on reprend, puis j’ai géré mes sujets de vie à moi. Et puis en fait, en 2023, je finis par quitter mon dernier employeur, dans des conditions, encore une fois, où humainement j’avais été secouée, mais j’étais partie avant d’être… enfin, ce que je vais dire. Et entre-temps, j’avais aussi continué un coaching, et j’avais donc continué à avancer en fil conducteur, mais très sporadique, sur ces sujets.
Et puis donc, en 2023, je quitte cet employeur, je ne veux pas retrouver le même type de travail, et je commence à chercher comment me reconvertir. Mais c’est très difficile de trouver dans quoi se reconvertir. Et pour le coup, je tombe sur un bouquin — on m’offre un livre, que tu connais sans doute — qui est Tout le monde n’a pas la chance d’avoir raté ses études d’Olivier Roland. En fait, c’est une découverte, ce livre, qui permet de se dire qu’en fait le champ des possibles pour se reconvertir est immense. On n’est pas obligé tous d’aller à la création d’une structure avec un business plan, un emprunt bancaire, l’idée de génie. Et ça, vraiment, ça infuse en moi de manière très forte.
Créer un blog pour soi avant de créer un business
Sophie Morth : Et en fait, je suis allée plus loin dans cet accompagnement et j’ai créé le site, parce que le modèle économique derrière semblait intéressant. Mais au-delà de ça, j’avais pas envie de créer un site internet sur mon expertise professionnelle. J’avais envie de créer un site internet qui correspondait à un champ où j’allais apprendre plein de choses et où j’allais pouvoir transmettre ces éléments-là.
Florence Alfano : Pour expliquer juste, excuse-moi je te coupe, pour expliquer juste : Olivier Roland, il fait une formation qui t’accompagne à être blogueur, en fait, un blogueur professionnel, et à créer une rémunération à partir d’un savoir que tu transmets à travers un blog.
Un blog pensé comme un espace de création, pas comme un business
Sophie Morth : Exactement, exactement. Mais tu vois, je ne voulais pas créer… en fait, je ne voulais pas juste créer un blog pour faire de la valeur business, je voulais d’abord créer un blog qui me fasse de la valeur intellectuelle. Et si ça me fait de la valeur business, encore mieux. Mais j’avais besoin à ce moment-là plutôt d’être en mode création, plutôt de me prouver…
Oui, je voulais être dans un espace de création. Et quelque part, ce qui est le bien fait du blog aujourd’hui, parce qu’il a deux ans, mon blog aujourd’hui, c’est que je sais maintenant que je peux écrire un livre. Il y a deux ans, je ne me sentais pas capable d’écrire un livre.
Florence Alfano : D’accord. Donc ça t’a permis de mettre à plat ce que tu as découvert, ça t’a permis d’exprimer toute ta compréhension sur les biais cognitifs en particulier, d’analyser…
Le rêve professionnel de Sophie : transformer le management par l’intelligence collective
Sophie Morth : Et ça m’a permis aussi de donner du sens à la façon dont j’aimais manager et dont je manageais. Donc aujourd’hui, mon rêve, ce serait vraiment d’arriver à accompagner un certain nombre d’entreprises à transformer leur méthode managériale, l’accompagnement des managers, en remettant vraiment l’intelligence collective et l’humain au cœur des organisations.
Sophie Morth : Ça, ce sera le graal si j’arrive au bout de ce projet-là. Et j’essaye de le mener par pas mal de fronts, parce que je suis restée consultante, donc je mets une autre casquette. Mais je suis en train de croiser un peu le chemin de toutes mes vies, pour arriver à donner encore plus de sens à ça.
Florence Alfano : Alors développe, parce que ça, c’est le sujet fondamental pour moi. Comment, en fait, arriver… donc je ne sais pas quel âge tu as, tu es encore dans la quarantaine ?
Sophie Morth : J’ai 50 ans cette année.
Florence Alfano : Ah bah voilà, bon anniversaire, nouveau 50 ! Parce qu’arrivée, je pense, vers 45 ans, on commence à voir en fait que tous les chemins qu’on a empruntés — ce n’était pas des erreurs, des échecs, ou peut-être des réussites parfois — mais c’était une construction pour en arriver, des fois, maintenant, à se révéler en fait à la cinquantaine ou à la quarantaine. Donc vas-y, explique-nous un peu ta vision méta de tout ça.
Se réinventer après 45 ans : reconnaître son propre chemin sans regret
Sophie Morth : Bah écoute, oui, c’est ce que je te dis, clairement c’est marrant parce que… j’ai 46 ans quand je quitte Renault. Concrètement, en fait, tout ce que j’ai écrit depuis, c’est ça : je ne voulais plus d’un CDI, je n’ai pas repris un CDI, mais j’ai repris un travail que j’appelais frigo. J’essaye de ne plus le faire depuis quelques jours, parce que c’est quelque chose que je sais faire et sur lequel je pense que je peux aussi avoir à célébrer, que depuis trois ans que j’ai quitté un CDI, je n’ai pas de souci de revenu.
J’ai travaillé pour être reconnue dans mon milieu et pouvoir le faire dans un statut d’indépendante plutôt que dans un statut de CDI. Aujourd’hui, j’ai choisi le statut d’indépendante et ça se passe très bien.
Construire un nouveau modèle professionnel pour les 15 prochaines années
Sophie Morth : Au-delà de ça, toute la couche d’apprentissage que j’ai remise en route avec Les Biais dans le plat, et puis d’autres accréditations sur lesquelles j’ai travaillé depuis, c’est quelque chose qui vient enrichir ma façon de travailler et sur laquelle je veux travailler. Je veux justement consolider une nouvelle approche professionnelle, parce qu’il me reste — je vais donc sur 50 ans, donc ça veut dire qu’il me reste encore 15 ans de vie professionnelle devant moi. Et pour autant, je ne veux pas arriver à 65 ans en faisant uniquement les missions qui correspondent à mon expertise professionnelle actuelle.
Je veux fabriquer un nouveau modèle où je vais intégrer cette intelligence collective, toute la partie aide à la décision, toute la partie accompagnement de performance collective, dans des missions que je vais aller de plus en plus choisir et de moins en moins subir — ce n’est pas le bon mot, mais en tout cas je vais pouvoir choisir mon client, je vais pouvoir choisir l’approche, et je vais pouvoir choisir aussi et proposer une vraie amélioration à l’équipe.
Pourquoi il ne faut pas prendre de risques inconsidérés en reconversion
Sophie Morth : En fait, je ne savais pas quoi faire en 2023, j’ai décidé en tout cas de rester plutôt sur le côté d’un CDI, et je n’ai pas tout de suite créé ma structure. Ma structure, je l’ai créée en 2024. En 2023, je re-signe un CDI rapidement, et au bout d’une période d’essai — parce que maintenant c’est fantastique ces périodes d’essai, ça dure quasiment un an avec les vacances, enfin bref — je leur ai dit non, en fait je ne vais pas signer le CDI, je vais rester indépendante, mais je vais garder la mission que vous m’avez trouvée.
Et ça a duré comme ça encore un temps, et puis là maintenant je me suis challengée, je trouve mes propres missions. Mais encore une fois, tout ça s’est construit hyper progressivement. Ça je pense que c’est aussi quelque chose de très important, c’est de faire comprendre aux femmes que tu vas accompagner, ou aux personnes en général, que rien ne se fait du jour au lendemain, et il n’y a pas besoin de prendre non plus des risques inconsidérés. Ça, c’était quelque chose qui me semblait très fort dans la méthode d’Olivier et dans l’approche du livre. Et c’est quelque chose dont je suis intimement convaincue.
Contrainte financière, liberté retrouvée et plaisir de transmettre
Sophie Morth : Et pourquoi d’autant plus ? Parce que de toute façon, ton cerveau ne te laisse pas faire. La prise de risque maximale, c’est un moyen de vriller totalement. Parce que c’est les gens qui ne dorment plus la nuit, les gens qui font des burn-out ou… alors je ne vais pas rentrer là-dedans, ce n’est pas mon expertise, mais en fait c’est le cerveau qui se défend et qui cherche à retrouver immanquablement la paix, pour ne plus avoir à gérer de stress et à gérer la consommation de l’énergie. Mais il va surconsommer de l’énergie jusqu’à ce qu’il obtienne la réussite qu’il attend.
Florence Alfano : C’est-à-dire que vous vous arrêtez totalement dans votre choix de vie ?
Sophie Morth : Cette recherche d’alignement, en fait, quand on sent que quelque chose se passe mal ou qui nous fait du mal, c’est qu’on n’est pas à la bonne place, et qu’on n’est pas dans son expertise, on n’est pas dans son rôle de vie, et qu’on peut apprendre à se connaître et à recadrer tout ça, et à vivre plein de gratitude à l’endroit où on est le meilleur, où on donne le meilleur.
Se reconvertir sans changer de vie : le choix de Sophie
Sophie Morth : Mais parfois c’est aussi simple que de contribuer… pour moi, à un moment, pour la reconversion, il fallait vraiment changer, enfin pour moi reconversion voulait dire changer de vie. Moi, je me suis reconvertie sans changer de vie. Alors je change de vie tous les jours un peu plus, mais le jour où je deviens indépendante, littéralement je ne change pas de vie, je change de statut.
Et parfois, et moi c’était mon moyen d’y arriver — ce n’est pas le moyen de tout le monde, j’entends, mais moi c’était mon moyen d’y arriver — ça a été à tel point que, quand je parlais de ce boulot dans dix ans, c’est un boulot frigo, à tel point que je n’arrivais même pas à reconnaître aussi ce succès-là. C’est-à-dire que je l’ai vécu quelque part comme une normalité. En fait, j’étais dans une sorte de CDI externalisé, et puis il y avait les biais, et puis il y avait tout le reste. Et donc j’ai mis du temps à réconcilier tous ces succès entre eux et tout cet avancement, en tout cas qui m’est propre. Moi, je peux le dire, je me suis reconvertie plutôt sans changer de vie.
Florence Alfano : D’accord. C’est-à-dire qu’au début tu avais la tête dans le guidon, tu as glissé d’un CDI à une mission en freelance, jusqu’à aujourd’hui faire toi-même tes missions, et en fait tu n’as pas vu ta réussite, tu ne t’es pas regardée dans le miroir un instant, plusieurs instants en fait, pour célébrer un peu, pour te dire bon bah voilà, j’ai réussi à transiter, à être plus libre en fait qu’avant.
Contrainte financière et liberté retrouvée : élever seule ses enfants tout en se reconvertissant
Sophie Morth : Mais complètement, complètement. Parce qu’il y avait aussi cette part de moi… moi, aujourd’hui, je vis seule avec mes fils qui font des études supérieures, et je finance leurs études complètement. Donc j’ai besoin des mêmes revenus que ceux que j’avais quand j’étais en CDI, immanquablement. Et donc en gros, ça a resté une contrainte forte, et en fait cette contrainte, je l’avais calée dans quelque chose de subi — alors, je ne vais pas dire qu’elle est choisie, elle est choisie partiellement, et en plus… enfin, ça ne tombe pas du ciel la façon dont ça fonctionne. Et puis elle contribue aussi à tout mon travail et à tout mon cheminement vers quelque chose qui me plaît plus.
Florence Alfano : Tu veux dire que la contrainte financière d’avoir à gérer, à assumer les études supérieures, t’a donné un challenge suffisamment important pour te challenger personnellement et te mettre à un niveau supérieur ?
Travailler par plaisir : la ligne entre mission alimentaire et projet de cœur
Sophie Morth : Exactement. Et puis pour mettre la phase de création d’une nouvelle vie dans une logique, alors là pour le coup, totalement voulue et absolument pas subie, et qui me permet d’avoir une force multiplicatrice énorme. Le site se crée, je bosse à 100 %. Depuis deux ans, je bosse — ça peut faire peur — mais je bosse 7 jours sur 7. Mais pourquoi je peux bosser 7 jours sur 7 ? Parce que quand je bosse sur le site, je ne bosse pas : je suis dans quelque chose d’un pur plaisir, d’avoir le sentiment de contribuer quelque part à une cause plus importante, et en tout cas de pouvoir transmettre — non pas à l’humanité, mais bien à quelques personnes — ces tips qui, moi, m’ont fait un bien fou.
Florence Alfano : Donc en fait, la création de ton site internet sur les biais cognitifs te permet d’être dans de la créativité, dans l’expression de soi et dans une place vis-à-vis du monde, on peut dire vis-à-vis du monde entier, c’est ta place dans le monde, de transmission en fait.
Sophie Morth : Exactement. Et résultat, je suis beaucoup plus détendue les cinq jours où je travaille. Ça amène une contribution beaucoup plus positive aussi à mes autres journées.
Florence Alfano : Oui, parce que du coup tu gardes cinq jours où tu travailles sur tes missions ?
Sophie Morth : Alors j’essaye de diminuer à quatre, là j’arrive à diminuer à quatre, c’est déjà pas mal. Mon objectif, c’est de continuer à progresser pour arriver à inverser cette tendance-là.
Quels revenus tirer d’un blog sur les biais cognitifs ?
Florence Alfano : Et du coup, quand tu travailles sur ton site internet, quelles sont tes rémunérations, quels sont tes objectifs en termes de revenus ?
Sophie Morth : Aujourd’hui, c’est là où je dois encore travailler. Je suis en train vraiment de restructurer un peu aussi mon cheminement de pensée, parce que pendant longtemps, j’avais bien compris que ça prendrait du temps, mais à force de me dire que ça prend du temps, je ne me suis pas fixée d’objectifs peut-être suffisamment ambitieux. Donc là, j’y reviens progressivement. J’ai vraiment dessiné dans ma tête mon point de départ et mon point d’arrivée. Et donc, en fait, je vais transformer plutôt mon offre de conseil, je vais venir alimenter mon quotidien avec ce que j’ai appris en plus des biais. Et puis vivre des biais, ça viendra sans doute plus tard, même si je commence à avoir des demandes pour animer des ateliers dans des séminaires d’entreprise.
Des interventions en entreprise nées d’un blog personnel
Florence Alfano : Oui, parce qu’aujourd’hui — pardon — parce qu’aujourd’hui tes interventions en entreprise, elles ne sont pas issues de ton blog Les Biais dans le plat ?
Sophie Morth : Non, pas encore. Mais je te dis, pas plus tard que la semaine dernière, une demande qui est rentrée pour intervenir sur une journée en septembre, je pense que la personne n’a pas fait une étude de marché, elle est bien rentrée par mon site, sur un malentendu je vais faire ma première vente officielle Les Biais dans le plat, bientôt.
Manager avec les biais en tête : un impact concret au quotidien
Florence Alfano : Et en même temps, quand tu travailles en tant qu’accompagnante pour les entreprises, tu as conscience de tous les biais, donc tu t’en sers quand même, ils ont imprégné ton travail ?
Sophie Morth : Exactement. Ils ont imprégné mon travail, ils ont imprégné ma façon de manager, encore plus, ils ont sécurisé ma façon de manager. Et puis ils ont imprégné mon travail parce que mes collègues le savent, mes collègues vont sur le site pour certains, ceux qui sont intéressés y vont. Donc oui, ça a imprégné, ça a transformé ma façon de travailler, de voir le stress en entreprise aussi, qui est déjà très très important pour moi.
Le travail personnel derrière la compréhension des biais cognitifs
Florence Alfano : Et est-ce que tu as fait un travail personnel sur toi ? Est-ce que toi tu as senti ton évolution par rapport à cette prise de conscience ?
Sophie Morth : Je pense que ça m’a surtout confirmé que ma façon de penser et ma façon de manager avait un fondement plus profond que juste mon intuition. Encore une fois, ça transforme ma façon de faire du feedback aux gens, ça transforme aussi ma vision de la réaction des autres, vraiment. Parce qu’on a beau se dire je sais que ce n’est pas contre moi, moi en tout cas, tant que je n’avais pas compris les biais cognitifs, il y avait toujours une part de moi qui se disait : si, il y a un fond, ce n’est pas possible, il y a quelque chose contre moi. Et en vérité non, il n’y a rien contre soi, puisqu’on a tous ces principes totalement égocentrés.
Florence Alfano : C’est ce que tu disais tout à l’heure, et c’est ce que je fais beaucoup plus aujourd’hui : quand je veux faire passer un message, je le fais répéter par mon interlocuteur, je le fais expliciter, j’essaye de lui faire dire ce qu’il a compris, pour être sûr qu’on reparte avec la même information.
Sophie Morth : Donc oui, ça a eu obligatoirement beaucoup d’impact. Et puis, encore une fois, un impact sur ma façon de concevoir la réussite ou l’échec, mais en tout cas les petites réussites au quotidien dans mes missions.
Mansplaining et biais rétrospectif : sortir les biais de l’ombre
Florence Alfano : Tout à l’heure dans l’introduction, j’ai utilisé le mot mansplaining. Qu’est-ce que ça signifie ?
Sophie Morth : Mansplaining, la tendance, la propension hyper forte des hommes à expliquer la vie aux femmes, y compris sur la façon d’éduquer les enfants ou de changer une couche, mais dans le boulot, c’est quelque chose qui est apparu énormément dans le boulot. C’est des patients qui expliquent à des femmes chirurgiennes comment travailler. Il y a quelque chose d’extrêmement profond dans la confiance, l’ultra confiance qui est donnée et qui est vraiment éduquée aux petits garçons, versus les problématiques de confiance qui sont inversement proportionnelles chez les petites filles.
Et ça perdure, et ça va jusque dans le monde de l’entreprise, ou même dans un magasin. Quand on n’est qu’une femme et qu’on va chez le garagiste, on a assez peu de chance de ne pas se faire expliquer autre chose qu’on n’a rien compris. Mais c’est quelque chose d’extrêmement puissant et d’extrêmement désagréable.
Comment réagir face au mansplaining : humour, autodérision et limites
Sophie Morth : Et après, il y a plusieurs moyens de réagir : il y a l’autodérision, il y a aussi de temps en temps de mettre des limites en expliquant à la personne, écoute moi, ça fait 20 ans que je fais ça donc stop, je veux bien mais on en discutera plus tard. Mais donc le mansplaining, c’est aussi lié — indirectement — à nos biais de confiance. C’est-à-dire qu’un homme, un petit garçon est élevé comme un homme, et dans un écosystème où c’est normal qu’il soit confiant, c’est normal qu’il teste, c’est normal qu’il essaie, il a le droit d’essayer, alors qu’une petite fille n’a pas le droit d’essayer. Donc ça arrive progressivement jusqu’à des comportements qui sont hyper naturels pour certains hommes. Et encore une fois, je ne déresponsabilise pas les personnes, mais j’explique ce qui leur arrive.
Pour autant, une fois qu’on a compris que ça venait de là, on le vit aussi un peu différemment. Et après, on met les limites quand on doit mettre les limites, parce que c’est quelque chose d’assez exaspérant. Ça m’est encore arrivé très récemment : j’ai un homme qui arrive, il ne connaissait ni rien du contexte, rien, et il a fallu à peine deux heures pour qu’il m’explique comment travailler.
Petits garçons élevés en hommes, petites filles élevées en petites filles
Florence Alfano : Oui, alors par rapport à ça, je dis souvent qu’on éduque les petits garçons comme des hommes, mais les femmes comme des petites filles. Donc on nous conditionne à être des petites filles, du coup toute notre vie on est des petites filles, et les hommes pensent qu’on est des petites filles, donc ils nous expliquent la vie.
Sophie Morth : Oui, oui, oui, c’est ça qui est intéressant, c’est de comprendre les biais qui se cachent derrière ces comportements. Et encore une fois, pas pour les excuser, mais pour les expliquer. Et quand on les explique, on a déjà plus de chance que certains réagissent positivement et se disent : ah oui, en fait, il faut que j’arrête de faire ça.
Sortir les biais de l’ombre pour mieux vivre ensemble
Florence Alfano : En fait il faut sortir les biais des zones d’ombre, parce que les biais c’est comme des travers de pensée. On pense que voilà, tout est comme ça, le monde est comme ça, donc on est conditionné, et il faut mettre à jour toutes ces limitations, parce que ça peut parfois poser problème dans nos relations sociales entre hommes et femmes.
Sophie Morth : Complètement, complètement, c’est exactement ça. Parce que, encore une fois, elles sont partout, les biais sont partout. Ces limitations de pensée dont tu évoquais sont partout, en tout cas dans les grandes orientations. Je vais te dire, la plupart du temps, heureusement, il n’y a pas de malveillance.
Comment repérer ses propres biais au quotidien : la méthode du regard rétrospectif
Sophie Morth : C’est la simplicité. Et tant qu’on ne s’interroge pas sur est-ce que c’est logique, est-ce que ce n’est pas logique, ce qu’il y a de plus simple avec les biais, c’est d’essayer d’anticiper un biais, c’est de regarder rétrospectivement sur des situations qui vous sont chères et importantes, regarder rétrospectivement si vous aviez eu totalement le contrôle sur votre décision ou sur la décision, et essayer d’analyser en vous disant : oui mais en fait, est-ce que j’ai vraiment des raisons d’avoir peur, est-ce que j’ai vraiment des raisons de douter, ou alors est-ce que j’ai vraiment des raisons d’être hyper confiant, parce que parfois c’est ça aussi.
Florence Alfano : C’est re-questionner sa posture et sa prise de décision. Et plus globalement, moi qui m’intéresse justement à ces changements de vie et à ce questionnement de qui je suis, en fait, à partir de la quarantaine, pour créer en fait une seconde vie plus épanouie, plus alignée, on peut se questionner dans tous nos différents secteurs de vie et se dire : mais pourquoi j’en suis là, est-ce que ça me convient, et qu’est-ce qui m’a poussé en fait à prendre les décisions pour lesquelles j’en suis arrivé là ? Et en fait, c’est souvent des biais qui nous ont conditionnés et qui nous mettent dans une voie qui n’est pas tout à fait la nôtre en fait.
Le biais rétrospectif : arrêter de se dire « j’aurais dû faire autrement »
Sophie Morth : Moi c’est quelque chose aussi qui a été très important : je suis quelqu’un qui n’a pas de regret. C’est-à-dire que les choses, elles sont arrivées pour des raisons qui correspondaient à… parce qu’un des biais aussi assez fort, c’est le biais rétrospectif, ou la transformation de l’histoire, où tu vas te dire : oui mais j’aurais dû faire comme ça, j’aurais… et en vérité, il faut être un peu vigilant et gentil avec soi-même. La plupart du temps, les décisions se prennent aussi à un moment quand on a la maturité pour les prendre. Essayer d’aller se faire mal en disant « j’aurais dû faire autrement », de toute façon, encore une fois, le cerveau peut être très dur avec soi. Parce que se dire « oui mais c’était évident que ça allait arriver comme ça »…
Florence Alfano : Ça ne sert à rien, on est bien d’accord, ça ne sert à rien. Mieux vaut se dire : bon, j’en suis arrivé là, pourquoi, ok, comment je peux améliorer pour la suite. C’est plutôt ça, avoir une espèce de regard rétrospectif. Et puis, comme on disait tout à l’heure, en fait tout ce qui nous est arrivé nous est arrivé pour une raison, et qui nous a construits, en fait, pour arriver aujourd’hui là où on en est. Et donc c’est toujours des outils pour mieux construire son futur, son avenir en fait. Quels sont tes projets et tes actualités ?
Intelligence collective, IA biaisée : les projets de Sophie Morth
Sophie Morth : Ben écoute, moi je continue donc sur le podcast et sur le site. J’ai animé un webinaire il n’y a pas longtemps avec des gens qui pourraient peut-être devenir des partenaires, sur des sujets un peu RH justement. Pour moi les biais, c’est quelque chose qui doit être complémentaire d’autre chose, ça ne vit pas seul. Donc je cherche des partenariats, dans le sens où comment je vais effectivement venir expliquer un point en plus pour aider les gens, sur des formations de prise de parole ou pourquoi pas des éléments de reconversion. Mais pour moi, les biais, encore une fois, c’est un complément, ça ne peut pas être un axe principal. On ne va pas apprendre les biais pour apprendre les biais, il faut que les biais servent à l’amélioration managériale, il faut que les biais servent à l’amélioration de la qualité de vie en entreprise.
Et ça, c’est ça mes projets aujourd’hui : c’est d’aller encore un peu plus loin, et de retravailler un peu aussi cet axe, pour travailler plutôt sur ce que j’appelle — je voudrais travailler sur tout ce qui est intelligence collective, puisqu’en cette période où l’IA est en train d’exploser, il y a un vrai axe de travail à faire sur l’intelligence collective.
Vers une offre dédiée à la performance d’équipe et à l’intelligence collective
Florence Alfano : Comment tu vois ça, dans quelques mots justement ?
Sophie Morth : Aujourd’hui, clairement, c’est pour ça que je me suis formée aussi à la performance d’équipe. J’ai vraiment envie de travailler sur une offre où je vais justement travailler sur cette performance d’équipe et sur tous les processus d’aide à la décision. C’est-à-dire accompagner les entreprises à mettre en place des processus décisionnels, les plus débiaisés possible, ou en tout cas les plus neutres possibles, qui vont permettre vraiment d’aller chercher cette neutralité. Et pour aller chercher la neutralité, c’est pour ça que je parle d’intelligence collective, on ne le fait pas seul. Il faut le faire avec un groupe de personnes sensibilisées comme soi, et qui vont un peu contrebalancer nos biais naturels qui reviennent au galop.
L’intelligence artificielle est-elle biaisée ? Le regard de Sophie Morth
Florence Alfano : Oui, je pense que l’IA, elle a beaucoup de biais, parce que pour l’utiliser, je pense qu’elle a beaucoup, beaucoup de biais, et si on travaille avec elle seule, elle nous renvoie tous nos biais.
Sophie Morth : L’IA est fabriquée sur de l’humain, et en plus l’IA est fabriquée, malheureusement — en tout cas classiquement — elle est fabriquée aussi par une catégorie de la population mondiale. Ce sont des hommes blancs qui fabriquent l’IA aujourd’hui. Donc on est sur quelque chose où on embarque tous les biais sociétaux qui vont derrière, de manière hyper… qui sont tellement évidents quand on le dit comme ça, mais que les gens ont un peu de mal à voir quand ils discutent avec elle.
Pour moi, il y a un vrai enjeu, et c’est ça un peu mes vrais projets : c’est d’arriver finalement à faire vivre, à relier mes deux vies, ma vie de consultante et ma vie Les Biais dans le plat, en retravaillant vraiment sur la vision du management en entreprise et des processus de décision.
Florence Alfano : Ok, c’est superbe, merci ! Où est-ce qu’on te retrouve donc ?
Pour retrouver Sophie et son message sur les biais cognitifs
Sophie Morth : Sur Les Biais dans le plat, le site et le podcast. J’ai quelques vidéos YouTube, mais toutes les vidéos aujourd’hui sont assorties d’un podcast sur les principales plateformes. Et puis sur ma vie professionnelle autre, c’est mon activité de conseil, et c’est là où effectivement je vais développer les offres de performance d’équipe.
Florence Alfano : D’accord, tous les liens seront dans la description de toute manière. Si nos auditeurs ne doivent retenir qu’une chose de toi, qu’est-ce que tu peux nous dire en quelques mots ?
Sophie Morth : Alors peut-être pas de moi, mais en tout cas des biais : que c’est quelque chose qui est normal, sur lequel l’objectif n’est pas de lutter, mais bien d’être sensibilisé. Et que si votre cerveau a la vocation d’être votre meilleur ami, il peut aussi, malheureusement, parfois être votre pire ennemi. Donc ne vous faites pas toujours confiance — il faut se faire confiance quand même — mais apprenez en tout cas à challenger vos décisions, et surtout les décisions qui sont essentielles pour vous.
Florence Alfano : Ouais, tout à fait. Merci beaucoup Sophie, merci pour cet épisode, et puis on se retrouve bientôt. Au revoir.
Sophie Morth : Merci.